La fin d’un mythe

Challenges

Depuis plusieurs semaines la bataille faisait rage. 

Elle vient de se terminer par la chute d’un de nos grands capitaines d’industrie. 

Emmanuel Faber a été « viré » de la présidence de Danone. 

Danone, leader en France et concurrente de Nestle et Unilever dans le monde entier.

Cette éviction est d’autant plus surprenante qu’Emmanuel Faber était devenu une sorte de mythe.

Q/ qu’est-ce qui explique cette distinction plutôt flatteuse ? 

La qualité et la sincérité d’un discours adressé à une promotion d’élèves d’HEC. Dans ce discours il contestait l’exclusivité des approches traditionnelles.

 Pour lui, s’intéresser aux paramètres classiques (tels que chiffre d’affaire ou bénéfice) est certes nécessaire, mais très insuffisant. Il faut y ajouter la préoccupation d’utilité sociale.

 Sous son impulsion, Danone est devenue (avec Yves Rocher, la Maïf et la Camif)  l’une des toutes premières de ces sociétés que la Loi dénomme  depuis 2019 « Entreprise à mission ».

 Q/ Qu’elles sont les raisons qui expliquent cette chute.

Cette chute a surpris beaucoup d’observateurs mais aussi bouleversé une très grande partie des salariés de la société ( les deux représentants de ceux-ci au Conseil d’Administration ont voté contre l’éviction).

Plusieurs hypothèses viennent à l’esprit :

                           – d’abord  les résultats insuffisants du dernier exercice. Ils auraient provoqué les attaques des fonds américains.

                C’est en partie vrai mais ces fonds sont très, très minoritaires dans le capital et leur pouvoir de nuisance reste limité . Par ailleurs, les chiffres en berne concernent pour l’essentiel l’année 2020. l’année du Covid. et ne donne pas forcément une juste indication pour les prochaines années.

La raison première de cette rupture tient plus sûrement à la personnalité irritante et clivante d’Emmanuel Faber. 

                     -Initiateur de ce concept d’ « entreprise à mission » il a considéré que le passé était révolu et qu’une ère totalement nouvelle commençait. Cette approche l’a conduit à s’éloigner progressivement de son mentor et prédécesseur Frank Riboud. Ce dernier toujours administrateur vient de jouer un rôle déterminant dans l’éviction.

– très rapidement il a préféré les objectifs à long terme à ceux du court ou moyen terme. C’est cette démarche qui par exemple lui  a fait projeter d’organisation de l’entreprise par pays et non par marques . Aujourd’hui ce projet provoque le scepticisme de la plupart des actionnaires qui lui préfèrent le rendement immédiat.

                    – Sûr de son positionnement il a négligé son entourage proche. Celui-ci en retour, l’a abandonné peu avant la bataille. 

En somme contrairement à ce qu’il avait conseillé vivement aux étudiants d’ HEC il a oublié de prêter plus d’attention aux autres, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’entreprise.

Le manager exemplaire qu’il avait été devant les étudiants de HEC  est devenu un provocateur entêté. Le Conseil d’administration vient de lui présenter l’addition en le mettant à la porte. Pour les administrateurs le bénéfice annuel passe avant tout, même dans « une entreprise à mission ». 

Par cette chute Danone va, d’une certaine façon, rester fidèle à son histoire. Celle qui fait que lorsqu’elle perd, elle prend la direction de la réussite.

Rappelons-nous la première OPA agressive qu’a connu notre système économique. Celle qui a opposé en 1968 Saint-Gobain fleuron depuis des siècles de notre industrie et B.S.N. la toute nouvelle arrivante. Après une campagne médiatique comme nous n’en avions jamais connue, Saint Gobain l’a emporté. Mais BSN la perdante a trouvé dans cette défaite retentissante le ferment nécessaire pour se fabriquer un avenir extraordinairement florissant. Sous l’impulsion de son président Antoine Riboud, elle a tourné le dos à son activité antérieure, quitté l’industrie des verres d’emballage et s’est propulsée vers ce qui jusqu’alors n’était jamais que le contenu de ces mêmes verres.

 Cette stratégie s’est révélée plus que judicieuse, une épopée industrielle commençait sous le nom de Danone. Aujourd’hui Emmanuel Faber, le successeur de la famille Riboud, se prépare déjà à rebondir ; personne n’en doute !